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"Ce rêve qui est la liberté et le bonheur"

En introduction au dossier "Management participatif, les bonnes pratiques des entreprises" du magazine Paré à innover (n°58), Isaac Getz, Professeur à l’ESCP Europe et co-auteur de « Liberté & Cie » livre son point de vue sur le mouvement des entreprises libérées.

Pourquoi les termes, tous positifs, de l’autonomie, du participatif, de la satisfaction, du bien-être, de la pyramide inversée… sont facilement adoptés dans la sphère professionnelle, tandis que la liberté et le bonheur ne le sont pas vraiment. Les révolutionnaires américains et français du 18e siècle n’ont pas agi au nom de l’autonomie et du bien-être des citoyens, mais bien au nom de la liberté et du bonheur !

Le lecteur pourrait m’objecter que la transformation de l’entreprise n’est pas une révolution et que les patrons ne sont pas des révolutionnaires. Regardons de plus près chacun de ces deux points.

Il est juste que la transformation, aussi radicale soit-elle, n’est pas une révolution, car elle ne peut user de violence et, pour réussir, elle cherche à évacuer la peur de l’entreprise — pas à la réintroduire. Les appels du type « commençons par virer tous les managers » sont des beaux pitchs mais de piètres principes de transformation. Rappelons que la libération de l’entreprise vise à créer l’environnement organisationnel dans lequel tous les salariés sont complétement libres et responsables d’entreprendre toute action qu’eux-mêmes  — pas leurs chefs ou les procédures — estiment comme la meilleure pour leur entreprise. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut virer tous les chefs. Ces managers, qui ont de précieuses compétences et une expérience de l’entreprise, deviennent des leaders au service des équipes autodirigées. Ce n’est pas simple, certains n’y parviennent pas et préfèrent évoluer sans équipe — ou même demandent de partir — mais c’est leur choix. La première fois que quelqu’un — tel un manager qui n’arrive pas à changer son comportement directif — sera remercié, la peur sera de retour et sonnera le glas de la libération.

Le deuxième point, celui à propos de patrons révolutionnaires, est plus nuancé. De qui les salariés sont-ils libérés ? De prime abord, des chefs et des procédures qui leur dictent comment faire leur travail. Mais in fine, ils sont libérés de leur patron. C’est bien lui qui est au sommet de la pyramide hiérarchique et est le garant ultime du respect de toutes les procédures. La libération implique donc le démantèlement complet de cette bureaucratie hiérarchique et la construction d’une organisation radicalement différente. C’est pour ça que les entreprises libérées évitent les termes qui rappellent « l’ancien régime » : la pyramide — même inversée, les règlements, les zones autonomes, la satisfaction des salariés… Non pas qu’ils ne soient pas positifs, mais tout simplement parce que ces concepts indiquent qu’il ne s’agit pas de la transformation radicale de l’organisation, fondée sur la liberté et la responsabilité complètes. Pour ne reprendre que le terme d’ « autonomie », qui signifie que quelqu’un continue de détenir l’essentiel du pouvoir, un salarié autonome est-il complètement libre et complètement responsable de ses actes dans ces conditions? Ce qui nous amène aux patrons révolutionnaires.

Abandonner le pouvoir de décision est un acte révolutionnaire. Il l’est d’autant plus que pour beaucoup de patrons, cet acte implique l’abandon de l’égo, peut-être la chose la plus essentielle et la plus difficile à accomplir dans la libération de l’entreprise. Quand on a réussi à construire une entreprise ou qu’on a réussi à monter à son sommet en tant que salarié, tout est fait pour que l’ego se développe, pour qu’il soit flatté par l’extérieur. Mais tant que cet ego existera, il poussera toujours le patron à remettre en cause les décisions de ses collaborateurs, quand il n’hésitera pas à tout simplement leur dire ce qu’il faut faire. C’est ce que les patrons libérateurs rapportent comme le plus dur à faire dans la libération : écouter sans parler, s’autocensurer en permanence, laisser les collaborateurs faire des erreurs pour qu’ils puissent apprendre, ne pas venir dans l’entreprise …

Un tel changement du comportement n’est rien d’autre qu’une révolution, une révolution interne, dans la tête et le cœur du patron. C’est aussi le prix pour la liberté et le bonheur de tous dans l’entreprise, y compris de ce dernier.



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